Retour à Cracovie, vingt ans (avec la mondialisation et des élèves) plus tard…

Par Frédéric Steputat, membre du comité directeur du Forum Ost-West, ce 6 juillet 2018.

(Ce texte est un essai librement inspiré d’un voyage à Cracovie effectué par l’auteur avec 45 élèves d’un lycée de Suisse romande, du 25 au 29 mars 2018).

En 1998, une envie inextinguible de découvrir les contrées européennes oubliées au-delà du rideau de fer m’avait emporté vers Cracovie, cité au nom délicieusement oriental – existait-il un autre krak des chevaliers aux portes de l’Europe, héritage d’un lointain limes slave ? – lovée avantageusement, selon les cartes en ma possession à cette époque, sur les contreforts des Carpates. Après un périple ferroviaire métronomique de seize heures au travers des terres de la vieille Autriche (avec évidemment un arrêt dans la capitale impériale), l’arrivée dans l’ancien fief du Royaume de Pologne s’est faite par un jour sombre d’octobre, où le temps pluvieux et l’histoire semblaient avoir vernissé la vieille ville qui brillait, piquetée de ses églises à bulbes, humblement dans un écrin antique. La première impression fut la descente de Florianska, une des artères commerçantes coupant avec majesté le cœur de la cité, des remparts à la célèbre place du marché principal. Que de monde, que de couleurs dans le gris ambiant ! Une véritable arrivée dans un bazar du vieil Orient, avec ses populations bigarrées aux visages burinés par la steppe, les devantures défraîchies des magasins hérités de l’économie planifiée, les façades pistache et roses décrépites des bâtiments mitteleuropäisch. Une énergie douce mais puissante m’emportait dans la descente de cette rue, dopé que j’étais par une vigueur païenne, ensorcelé par le genius loci de cet endroit. L’arrivée sur la place du marché principal fut un éclat byzantin – imaginons un voyageur médiéval devisant pour la première fois Constantinople depuis le Bosphore – couronnant le sentiment de découvrir un vieux centre du monde, écorché vif par les temps contemporains, mais bel et bien vivant.

2018 : le vol EasyJet entre Bâle et Cracovie s’est fait en moins de 90 petites minutes. Un soleil généreux de printemps luisait à l’arrivée sur le tarmac polonais – prélude à un nouveau conte de fées ? L’entrée dans la vieille ville s’est déroulée de manière impériale, en enjambant par la route les méandres de la Vistule sous le regard pluriséculaire de la colline du Wawel, éternellement coiffée de son Kremlin et hantée par Sainte Hedwige. Retour à l’Est ! Premières impressions d’une éternité et d’une langueur retrouvées, avant d’être pris dans le grand vertige de la vieille ville – il y a vingt ans épicentre d’un vieil Orient mais aujourd’hui adoubée aux instantanéités de la mondialisation libérale et des travers du tourisme de masse. Une perte d’âme et de saveur, une mort potentielle de la culture locale, déjà vécue à Prague et ailleurs… Quid d’Odessa ? Et de Tiflis ? Des prochaines victimes de la génération EasyJet ?

Mais qu’ont pensé de Cracovie les étudiants de cette génération, élèves d’une classe terminale d’un  lycée de Suisse romande que j’accompagnais dans ce périple, pour qui le déplacement de Cracovie (à fortiori de l’Est) fut pour la grande majorité une première ? Pour de nombreux élèves, un premier choc a été le trajet entre l’aéroport et la ville, choc nourri selon eux par la découverte d’une campagne en friche, grise et improbable, ponctuée de maisons à l’abandon et dominée par un « ciel bas et renfrogné » – pour reprendre une belle formule d’Ossip Mandelstam dans son brillant Voyage en Arménie.

Le choc a été d’autant plus grand en arrivant dans la vieille ville, avec son architecture colorée, protéiforme, orientalisante et son énergie intrinsèque – cité à l’époque emmurée mais aujourd’hui ouverte sur le monde et le consumérisme –, dynamisme touristique qui a séduit les étudiants avides d’expériences.

Une grande majorité d’élèves a également été impressionnée positivement par une longue promenade – pourtant pluvieuse – dans le quartier de Nowa Huta, phalanstère communiste de l’époque stalinienne, avec ses avenues surdimensionnées et ses utopies, découverte qui a été pour les étudiants un saut réel dans une altérité introuvable en Suisse, un exotisme inattendu dans les froides plaines d’Europe du Nord.

La fée du tourisme et de l’altérité n’ont cependant pas que des vertus, la visite de lieux obligés de la région s’étant déroulée pour de nombreux élèves d’une manière relativement décevante. Par exemple, l’usine Schindler devenu musée de la Seconde Guerre mondiale mais ceinte d’une exposition labyrinthique, le plus souvent « coagulée » de voyageurs hébétés cherchant leur chemin dans la pénombre du lieu.

L’épisode le plus fort fut néanmoins le déplacement d’Auschwitz-Birkenau. Les jeunes étudiants ont été naturellement marqués par cet endroit tragique de l’histoire, surtout par le camp de Birkenau, avec sa porte emblématique, son quai de débarquement sans fin, son immensité ouverte sur le grand vide de l’histoire, ses sordides et frêles baraquements…. Durant la visite, la classe était en quête de silences, de recueillements, désirait par ce faire rendre hommage aux millions d’innocents disparus trop rapidement dans cette catastrophe de civilisation. Mission impossible selon eux ! Car Auschwitz I est devenu, avec son exposition sur le génocide mise en scène dans les casernes d’origine, un espace surpeuplé où tout recueillement est impossible, où tout arrêt réflexif remet potentiellement en question le bon déroulement très rythmé du tour guidé. Comble de l’absurde pour les étudiants, ils ont eu le sentiment d’être devenus eux-mêmes prisonniers de cette visite et victimes d’une histoire, scénographiée et narrée dans les casernes d’Auschwitz, mais dénaturant l’histoire avec un grand « H », ce pour quoi ils avaient fait le voyage de ce camp de la mort.

En conclusion, hormis l’attrait des élèves pour l’énergie de Cracovie, leur étonnement quant à une ville gorgée d’histoire mais ne sachant comment lui donner un sens, est resté permanent durant leur séjour. Par exemple, la qualité variable du service dans les restaurants, majoritairement froid et distant, et de la bien souvent piètre qualité des plats dispensés dans les estaminets du centre-ville, leur ont donné l’impression bizarre d’une cité débordée par le tourisme de masse naissant, profitant au passage de gagner de l’argent facile tout en mettant en exergue une « histoire facile » à raconter, celle pourtant horrible de l’élimination des Juifs lors de la Deuxième Guerre mondiale.

Pour quelques étudiants, la froideur de l’ambiance en ville a vite été remise en question lors d’une dernière journée passée en montagne, à Zakopane, dans une auberge idyllique au fond des bois, où gentillesse des hôtes de la pension, générosité et abondance ont été les piliers d’une après-midi réussie. Quelle belle nourriture locale, avec ses fromages biscornus et effilés, ses élégantes charcuteries et soupes épaisses donnant de la couleur à une grise journée de fin d’hiver ! Selon certains élèves, l’acmé de ce moment fut les différentes représentations de musique traditionnelle et folklorique, nourries de mélopées, danses et autres acrobaties suscitant l’étonnement – et finalement débouchant sur le sentiment de vivre une expérience authentique, rassembleuse, humaine et joyeuse, loin de l’insipidité qu’est devenu, en partie, le centre-ville de la millénaire et mondialisée Cracovie.

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